Biographie

Lucienne Gracia-Vincent est née à El Biar (mairie sur les hauteurs d'Alger), le 31 janvier 1923. Son père décède en 1925 à l'âge de 40 ans. Elle a donc deux ans et sera élevée par sa mère ainsi que ses deux sœurs (Catherine et Denise, cette dernière née six mois après le décès du père). Pauvreté et joie de vivre sont les fées qui se penchent sur son berceau mais aussi entraides caractérisent ce monde de petites gens et dont elle témoignera plus d'une fois : une mère qui coud la veille de Noël des habits pour les poupées de ses trois filles et qu'elle surprend et interroge, le pensionnat de la Sainte Famille où des religieuses accompagnent ses premiers pas comme ceux d'autres enfants défavorisés, le vieux médecin de famille qui se dérange tard dans la nuit pour la sauver du croup (diphtérie), la tante Jeanne qui, de sa ferme, apporte, les jours de marché, des légumes et des fruits à sa sœur devenue veuve et faisant des ménages, les jeux avec les enfants juifs du voisinage (la famille Derrida), les cours d'immeubles qui prolongent les appartements étroits, les habits que l'on économise et s'échange, les fêtes religieuses où chaque communauté (juive, musulmane, chrétienne) est heureuse de faire partager sa joie, …

A travers ses souvenirs, on devine très vite qu'elle est dotée d'une vive intelligence, peut-être même des dons supérieurs à la moyenne. Précocité évidente de son éveil. En effet, au fil d'une conversation, on s'aperçoit que ses souvenirs rapportent des questions et des remarques menées en ces temps d'enfance et d'adolescence qui dénotent d'une curiosité intellectuelle étonnante. L'école de la République offre à de tels enfants l'occasion de s'épanouir, sans que rien ne transparaisse ni ne s'affiche : aisance de l'apprentissage dans tous les domaines, goût pour les matières apprises, des travaux pratiques (couture, cuisine, économat) aux leçons de géométrie et aux rudiments d'arabe, mais comme cela est la norme demandée à tous, celui qui réussit n'en tire aucune gloire. Les livres sont rares, ou ce sont des livres scolaires ; on ne fait pas de musique mais on chante ; on ne pratique pas d'autre sport que la gymnastique dans la cour de l'école ; on ne va pas au théâtre mais on participe à la fête du village et on descend en trolley jusqu'à Alger à travers les jardins dont celui du bey d'Alger et par le chemin de la colonne Varole; on donne des cours du soir ou d'été pour des enfants du quartier, de quoi acquérir un peu d'autonomie financière. En 1939, elle est présentée au concours de l'École Normale, elle est âgée de 16 ans, elle obtient la troisième place (sur 2000 candidats et 17 admis) et peut ainsi être assurée d'un métier. La formation dure trois ans avant que le gouvernement de Vichy ne supprime les écoles normales. La guerre est là avec son cortège de restrictions et en 1942, elle est affectée dans différentes écoles : 60 élèves par classe unique dans des villages perdus, loin d'Alger, où se côtoient enfants arabes, kabyles et français. On voit dans les cahiers de préparation qu'elle a conservées le soin apporté pour s'adapter à chaque niveau. Intelligence souple, au service du savoir à communiquer.

Ce dévouement se concrétise encore dans les années qui suivent par son mariage avec un « métropolitain », originaire de Saône-et Loire, résistant démobilisé, musicien de bals, par l'affectation dans la périphérie d'Alger, par la naissance de trois enfants en Algérie, par le départ douloureux d'Alger dès 1957 (avant la guerre d'Algérie), par l'installation en Provence, puis à Aix, par l'accueil de ses deux sœurs avec leur famille en 1962 (lors du départ des français d'Algérie), par la naissance de deux autres enfants, par les travaux pour restaurer une vieille maison, par la direction d'une école de quartier difficile… Elle songe aux autres plutôt qu'à elle. Le soir, la correction des cahiers et des devoirs et l'aide à soutenir les études de ses propres enfants occupent tout son temps, si ce n'est que, parfois, la municipalité organise un concours entre toutes les écoles pour la plus belle rédaction. Comme il lui serait facile de le gagner !

Car la joie de l'Écriture, tenue en réserve durant ses années, est toujours présente : et ce, depuis l'enfance. Mais parle-t-on de ses goûts et de ses envies dans un monde préoccupé par les urgences matérielles qui fut le sien ? Les thèmes sont là, depuis longtemps, liés à une expérience et un vécu intenses : le pays natal, l'enfance, les rencontres, les voyages méditerranéens, la foi, la force d'exister. Il suffit de trouver la forme adéquate, une forme dense et sans bavardage, une forme qui a une signification en soi, une forme-signifiée. Ce sera la poésie classique avec une préférence pour sa forme la plus délicate et la plus compliquée : le sonnet.

Écrire de la poésie classique qui fasse référence à un extérieur (un cadre réel nommé) et à un intérieur (une visée de transformation des données), voilà qui la met en porte-à-faux avec les tendances contemporaines qui privilégient la poésie qui parle de la poésie (tendance née avec Mallarmé), de l'art d'écrire, du pouvoir des mots, et avec une poésie libre, optant pour des blancs métriques, des dispositions sur la page, des fragmentations en tous genres. Faire référence à ses sentiments, à ses espérances, conserver une ligne lyrique, s'enchanter du monde réel et le célébrer, démarquent des jeux poétiques actuels, plus allusifs ou plus auto-référentiels. Est-ce par négligence, par ignorance des recherches poétiques, par prudence et extrême respect pour ce qui lui fut enseigné, par conservatisme et réaction ? Il n'en est rien à regarder la bibliothèque de la poète, où les plaquettes et les recueils des poètes du XXème siècle ont trouvé place. Il s'agit d'une disposition d'esprit quasi mathématique où la règle imposée permet la création et la pousse au maximum. Ce que nous a rappelé le mouvement Oulipo. si ce n'est que ce mouvement est plus technicien et ludique que la poésie classique. Les règles de la poésie classique ont évolué au cours des siècles et la poète ne garde que celles qui sont les plus strictes. Besoin d'un encadrement ? L'émotion, l'évocation, le souvenir, la sensation, l'idée sont soumis à un passage dans des fourches caudines qui leur donnent une intensité nouvelle, une puissance d'accroche mémorielle et verbale, une unité. L'unité provient, au travers de l'emploi de mots apparentés, de rimes reprises, de points d'exclamation nombreux, du rapprochement des plans, de l'élaboration d'unités de sentirs (ou processus aboutissant à des sensations), et permet la qualité de compagnonnages (des émotions originelles) et d'une fabrique de sens (des constructions imagées et sonores spécifiques). Sans qu'on puisse réduire sa poésie à un jeu cérébral et sensible, - car sa poésie sert un projet représentatif (un paysage mental et affectif) -, il est évident que cette faculté de construction se retrouvera dans son goût pour les mots croisés qu'elle aima pour compenser son impossibilité à lire.

La cécité partielle qui fut la sienne, dans les dix dernières années de sa vie, l'a d'abord brisée, puis lui a donné l'occasion de refaire surgir ses dons extraordinaires de mémorisation et de création. Elle ne voyait plus le centre des visages mais le pourtour. Sa vue s'altéra et ne put suivre les caractères imprimées malgré les agrandissements et les agrandisseurs. Alors il resta à se centrer sur soi, sur des réserves intimes. Elle composait souvent de tête dans la nuit, le poème lui apparaissait au matin dans sa forme entière : il lui a suffi, alors, de maintenir ce don et, sur une feuille de papier, de reproduire le poème de sa belle écriture devenue hésitante, ne suivant plus les lignes (loin des cahiers d'écoliers d'autrefois où elle apprenait à ne pas déborder!), mais toujours lisible, et si le rendu lui paraissait trop brouillonnesque, elle reprenait dans la journée le tracé de ce poème né au matin et que les heures du jour n'avaient pas effacé.

La fatigue des ans, la maladie de son époux, la sienne, tout aurait pu la décourager. Jusqu'à la fin, elle a tenu à ce que son jardin demeure en état pour s'y promener et soit en fleurs, que sa maison reste ordonnée et accueillante. Les objets avaient une place et pas une autre : sa main d'aveugle les reconnaissait ainsi, c'étaient des souvenirs de fin d'année, des cadeaux de ses enfants, de menus objets conservés de voyages divers, quelques photos, des tableaux d'amis, des tapisseries orientales accrochées dans les couloirs, des vases en terre et en bronze, en somme un paysage sentimental et intellectuel qui fut le sien.

Elle a voulu que sa poésie soit une force agissante pour créer du bien, envers et contre tout. Ses tout derniers poèmes furent pour son arrière petit-fils.

A la lucidité de sa situation s'adjoint son absolue confiance en un au-delà. Qu'il en soit ainsi, en ces temps où l'imaginaire des hommes européens s'est tant rétréci qu'il est bon de redonner la parole à nos poètes pour ré-enchanter notre univers et lui donner de vraies croyances !

Elle meurt le 27 novembre 2014 dans de vilaines souffrances, imméritées. Amaigrie, épuisée, elle répète, les derniers jours, ces seuls mots : « mais que nous arrive-t-il ? » (et non « que m' arrive-t-il ? »), persuadée qu'elle se devait à son époux et à ceux qu'elle aimait (qu'elle savait regrouper), certaine qu'il lui restait encore tant à dire dans ses poèmes.

 

Le prix qui porte son nom a donc pour but de poursuivre cette œuvre interrompue.

 

 

D'ici peu…

 

« Las ! D'ici peu tout va finir !

L'éclat du ciel va se ternir !

D'un froid soudain, la terre étreinte

Étrangement, tremble de crainte.

 

Oui, d'ici peu, dit une voix,

Le dur hiver sous son pavois

Flétrira tout de son empreinte.

 

Au vent brutal cèdent les fleurs !

Viendra bientôt le temps des pleurs !

Le grillon, seul dans l'âtre, chante

Et pousse au mur l'ombre méchante !

 

Oui, d'ici peu, dit une voix,

Ondulera sous gai pavois,

La folle brise, ivre, aguichante !

 

Immortel, brille un chaud tison,

Calme soleil de la saison !

Du foyer, fuse un doux message

Émis sans bruit pour un coeur sage !

 

Oui, d'ici peu, dit une voix,

Ne sera plus de vil pavois !

Au printemps s'ouvre un clair passage !

 

Au matin neuf, au tendre soir,

Dans les parfums d'un encensoir,

Le présent vogue, et sans errance,

Offre au futur son espérance !

 

Oui, d'ici peu, dit une voix,

Le bonheur d'être avec pavois,

Va mettre un terme à la navrance ! »

 

L. VINCENT (octobre 2014)

Presse
Articles de journaux en rapport avec l'oeuvre poétique de Lucienne Gracia Vincent

Quelques articles ont été conservés, dans l'ordre : El Watan 16 avril 2007 ; InfoSoir 15 mars 2007 ; Le Courrier d'Aix 8 février 1997 ; Le Courrier d'Aix 8 février 1997 ; Le Méridional 19 juin ? ; Le Renouveau 14 février 2007 ; Le Renouveau 21 février 2007 ; Les Echos de Néapolis, n°15 2007 ; le Provencal 22 juillet 1991.

Extraits de lettres

De nombreux échanges avec d'autres poètes ont disparu. On pourra consulter quelques lettres de Jacqueline de Romilly de l'Académie Française, de Jean-Bernard Raymond ambassadeur de France, de Roland Le Cordier de la revue Arts et Poésie.

Hommage musical

Rémi Gernet a composé un Ave Maria pour orgue et soprano en l'honneur de la poète. Extrait de cette composition, un enregistrement temporaire.

 

Le compositeur s'explique sur ses choix : en cours.

Ave Maria - Rémi Gernet
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Lieux visités, aimés et célébrés

Periégèse (description de la terre habitée) : Le retour en des lieux aimés construit l'oeuvre du poète. Autant d'éloges pour des paysages et des être de la Méditerranée, autant de célébrations pour des moments d'harmonie et de ravissement (étude tématique en cours sur Algérie, Corse, Egypte, Espagne, Grèce, Maroc, Tunisie, Turquie...).

Discours prononcé à l'Académie

Discours de réception prononcé par Mme Elisabeth Marchessaux à l'Académie des Sciences, Agriculture, Arts et Belles Lettres : hommage à Mme Lucienne Gracia Vincent dont elle occupe le siège.

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